Michel Fouca
ult, dans sa thèse d’État de 1961, Histoire de la folie à l’âge classique, avait frappé un grand coup sur la table universitaire et le collège de la psychiatrie en produisant un éclairage historique sans précédent sur l’évolution de la perception de la folie en Europe occidentale. Son analyse s’appuie essentiellement sur des archives médicales, des documents administratifs et officiels, des textes de lois, mais également sur des sources littéraires et picturales (Jérôme Bosch, le marquis de Sade, Nietzsche ou encore Antonin Artaud). Partant de l’image du fou à la Renaissance, qui inquiète et fascine à la fois, Michel Foucault montre que notre conception de la folie comme « maladie mentale » est le produit de notre culture et de notre histoire.
Ce que cherche à montrer Foucault, c’est qu’il n’y a pas une seule réaction possible à la folie et que le regard que l’on porte sur elle dépend de la culture dans laquelle elle s’inscrit. Le fou n’a pas toujours été considéré comme un « malade mental ». Foucault se lance donc dans l’esquisse des grandes étapes du rapport de la raison à la folie à partir de la fin du Moyen-Âge jusqu’à la naissance de l’asile au XIXe siècle. Il s’attache tout particulièrement à l’âge classique, les XVIIe et XVIIIe siècles, car cette période constitue pour lui le véritable tournant de cette histoire de la folie en Occident en instituant le partage raison/déraison. Pour Foucault, c’est l’âge classique qui permet de comprendre comment la folie a pu être réduite aujourd’hui à la maladie mentale et comment s’est structuré l’asile à l’époque moderne.

La Nef des fous de Jérôme Bosch (XVe)
Selon lui, tout commence en fait à la Renaissance. Alors que la lèpre disparaît du monde occidental à la fin du Moyen-Âge, une nouvelle inquiétude surgit : le fou devient une figure majeure, comme le montrent l’iconographie de Jérôme Bosch, cette étrange embarcation d’insensés qui hante l’imaginaire du début de la Renaissance. La folie a alors un visage inquiétant et fascinant parce qu’elle paraît incarner un savoir ésotérique : images d’apocalypse, de bestialité, d’une nuit obscure et profonde… Pourtant, dès la Renaissance, un partage apparaît entre cette conscience tragique qui prête à la folie d’inquiétants pouvoirs et une conscience critique qu’incarne la littérature humaniste avec l’Eloge de la folie d’Érasme. La folie n’est plus pour celle-ci une manifestation cosmique, la découverte d’autres mondes, mais bien plutôt un égarement et a trait aux faiblesses et aux illusions des hommes. Cette expérience de la folie prend la forme d’une satire morale. Ce divorce est important car cette conscience critique de la folie, où l’homme est confronté à sa vérité morale et à sa nature, va dès lors être mise en lumière tandis que la folie sous ses formes tragiques et cosmiques va être occultée.
Si la Renaissance avait donné la parole aux fous, l’âge classique va les réduire au silence. La création de l’Hôpital général à Paris en 1656 fait donc date en ce qu’elle inaugure pour Foucault l’ère du « grand renfermement ». Désormais, le fou est interné aux côtés des oisifs, des débauchés, des vénériens, des homosexuels, des délinquants, des marginaux et des mendiants dans des centres qui visent à redresser et à faire travailler ceux qui pèsent comme une charge pour la société. La folie est désormais réduite à la déraison et se fond avec tout ce qui marque un écart par rapport à la norme sociale. Foucault montre que l’internement à l’âge classique n’a donc pas une visée médicale, mais un objectif à la fois moral, social et économique. Pourtant, à la fin du XVIIIe siècle, la pratique généralisée de l’internement apparaît comme une erreur économique et l’on décide de remettre sur le marché du travail tous ceux qui peuvent l’intégrer. Les fous se retrouvent désormais seuls internés : la médicalisation de la folie est alors possible.
L’autre événement clé de cette histoire de la folie est alors, en 1793, la décision prise d’ôter leurs chaînes aux aliénés de l’hôpital Bicêtre par Philippe Pinel, l’illustre ancêtre de la psychiatrie. L’histoire de l’humanisme pinélien est un mythe assez éloigné de la vérité historique et M. Foucault ne l’ignore pas non plus. Il montre que, avec P. Pinel, l’asile s’inscrit dans une vision conformiste et devient le lieu de l’uniformisation morale et sociale : « C’est bien de ce mythe qu’il faut parler lorsqu’on fait passer pour nature ce qui est concept, pour libération d’une vérité ce qui est reconstitution d’une morale, pour guérison spontanée de la folie ce qui n’est peut-être que sa secrète insertion dans une artificieuse réalité. » Au sein de ces asiles où le fou se retrouve enfin seul, la folie se constitue désormais comme maladie mentale. Et si le fou est libéré de ses chaînes, il est maintenant asservi au regard médical. Mais que cache au fond cette médicalisation de la folie ? Pour M. Foucault, plus qu’on ne le croit : « L’asile de l’âge positiviste (…) n’est pas un libre domaine d’observation, de diagnostic et de thérapeutique ; c’est un espace judiciaire où on est accusé, jugé et condamné (…). La folie sera punie à l’asile, si elle est innocentée au dehors. Elle est pour longtemps, et jusqu’à nos jours au moins, emprisonnée dans un monde moral. » Mais, d’après le philosophe, l’âge classique pas plus que le XIXe siècle positiviste ne sont parvenus à faire taire complètement la folie à en voir les oeuvres fulgurantes de Goya, Hölderlin, Gérard de Nerval, Nietzsche ou Artaud.
En remettant en question des pratiques lourdes qui semblaient aller de soi, en se refusant à réduire la folie à une manifestation pathologique, Foucault oblige également la société toute entière à interroger son rapport à la norme et à ceux que l’on nomme pudiquement les « malades mentaux ».
Par ailleurs, si ces analyses et notamment la théorie du « grand renfermement » , a pu être largement critiquée, la découverte récente d’un documentaire et de tout un dossier sur la place des fous dans la société actuelle, me laisse à penser que le travail laissé par Foucault demeure une indispensable boîte a outils pour déconstruire les échafaudages idéologiques, économiques et politiques qui sous-tendent l’organisation de notre société occidentale européenne (tant au niveau spatial et institutionnel, moral et corporel).
Ce documentaire de Philippe Borrel : « Un monde sans fous ? » propose un regard très critique sur l’état actuel de la prise en charge de la « folie » en France et en Europe, depuis la réalité du terrain : ses difficultés, ses résistances et ses espoirs, jusque dans les instances décisionnelles à la fois politiques et économiques et juridiques. Il me semble que la force de ce film est finalement de poser la question de la place (ou de la construction) de la folie, à l’heure du néo-libéralisme, de la médicalisation des sentiments, de la pensée managériale et de la promotion d’un néo-sujet, le sujet entrepreneurial, le sujet néolibéral, entrepreneur de soi… la référence à Michel Foucault (et son concept de subjectivation) est évidemment centrale… À mettre en relation avec un précédent article qui traite de Facebook et de Foucault : http://lheterotope.wordpress.com/2010/04/01/quand-facebook-se-fait-analyser-par-michel-foucault/
Ce documentaire est accompagné d’un dossier avec de nombreux entretiens de psychiatres, psychanalystes, infirmiers, juges, aides soignants qui, grâce à leurs propos et leurs actions, permettent de reconsidérer la psychiatrie, loin de la conception uniquement sécuritaire dans laquelle j’avais tendance à m’enfermer. De plus une série d’articles abordent les questions éminemment politiques de l’utilisation des mots, du glissement du sens, de la dérive des actes…
Bref, des ressources à ne pas rater ! Voici le lien vers le documentaire, les entretiens et les articles: un-monde-sans-fous-ou-les-dérives-de-la-psychiatrie